Viktor – Pina Bausch

jv-viktor-julie-shanahan-arms-not_1000L’été dernier, je me suis rendu à Wuppertal. Tout le monde me demandait pourquoi. « Mais parce que », répondis-je. Parce que Pina. Alma m’avait bien dit qu’il n’y avait pas grand chose à voir sur Pina ni même pas grand chose à voir ni à faire là-bas, mais j’y suis quand même allé. Stockholm – Copenhague – Berlin – Wuppertal, c’était l’itinéraire de mon périple estival.

J’ai vu une carte postale représentant Pina à l’office du tourisme, une grande affiche dans la vitrine de l’Opéra de Wuppertal (l’Operhaus) annonçant la prochaine saison, voilà tout de Pina. Alors je m’amusai à retrouver les lieux où furent tournées les scènes du documentaire de Wim Wenders, principalement celles dans ou sous le fameux métro suspendu. Je pris mon billet journée et je parcourai la ville, passant au-dessus des autoroutes, traversant les rues tel un fantôme. Me revinrent en mémoire également des images du magnifique « Alice dans les Villes » du même Wim. Aller… retour… aller… J’eus sur la fin un peu le mal de métro. Qui balance, qui balance… Je me battis même avec un enfant de neuf ans qui voulait prendre ma place au fond du wagon. Des films, des photos. Je descendis à ce carrefour où j’entamai quelques pas de danse au milieu des voitures. Personne pour me filmer ou me prendre en photo. « Encore un » pensèrent sûrement  certains. Pas de selfie ni de caméra posée quelque part. Seulement dans ma tête. Quelle musique avais-je dans ma tête. Un chanson de David Bowie, certainement. Le souvenir ancré profondément. « Tu sais, j’ai dansé à Wuppertal. »

*****

Les temps sont durs et j’ai mal calculé mon coup. J’avais prévu être assis à la place derrière le poteau mais pas au strapontin derrière la place derrière le poteau. Je vis donc « Viktor » avec un poteau au milieu de mon champ de vision et aucun moyen de faire autrement. Ce qui ne m’empêcha de tomber amoureux de Breanna O’Mara. Elle me refit penser à l’Irlande, donc à la Guinness et en ce mois sans alcool pour votre serviteur, ce fut un terrible supplice. Je n’ajouterai pas que cela fait neuf mois que je vis dans l’abstinence, pas voulue cette fois-ci. Je pense que je serais capable de passer une nuit à les regarder danser. Je serais bien incapable de dire s’il y avait une histoire. C’est beau de se dire : « Si j’avais poursuivi les cours de danse que j’avais abandonnés quand j’avais sept ans, j’aurais pu faire partie de cette compagnie. »

J’ai vu ce mois-ci « Viktor » – Pina Bausch – Wuppertal Tanztheater au théâtre du Châtelet.

SEPTEMBRE

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Les choses sérieuses : écrire un texte sur chaque spectacle, chaque concert, chaque film pourquoi pas, vus en cette nouvelle saison 16/17. Un texte qui parlera de tout, de n’importe quoi, mais surtout pas de l’oeuvre en question. Ou un peu quand même.

Au programme en ce mois de septembre :

  • VIKTOR (Tanztheater Wuppertal) au théâtre du Châtelet
  • LA FÊTE DE L’HUMANITé (je ne sais toujours pas faire des E accent aigu en lettres capitales, mais je sais que je n’y suis pas obligé)
  • ANTOINE ET CLEOPATRE (Tiago Rodrigues) au théâtre de la Bastille
  • ON A DIT ON A FAIT UN SPECTACLE au CentQuatre
  • EAU SAUVAGE (Valérie Mréjen) au Théâtre Paris Villette
  • SUR-EXPOSITION (Olivier Saillard) au Musée d’Art Moderne

A mercredi ou jeudi prochain…

Wonder.land

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Royal National Theatre, London

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wonder.land Musical Royal National Theatre, London _R1_3770

Je suis celui qui ne parle pas quand quelque chose ne lui plait pas. Le chien qui pisse sur la fontaine d’eau aux Buttes Chaumont, les passants sur la piste cyclable, les vélos sur les trottoirs, les voitures qui ne s’arrêtent pas au passage piéton. Je suis celui qui ne fraude jamais… Acheter des tickets quand on a oublié son pass navigo, ne pas faire le malade même si on veut prolonger son week-end, ne pas demander d’invitations même quand on connait l’artiste…

J’avais pris le bus pour aller à Romainville avec mon Pass 2 zones, je me suis arrêté au premier arrêt de la zone 3, je n’avais pas calculé la localisation d’où je devais me rendre. Les contrôleurs sont montés dans le bus, m’ont signalé mon infraction, j’ai mis en avant ma bonne foi, j’ai payé mon amende par carte bleue.

A quoi ai-je pensé cet après-midi ? Aux deux métros bondés que j’ai dû prendre, m’empêchant de lire la deuxième partie de Vernon Subutex, aux gens qui ne se lèvent pas malgré le monde, au football, à la caissière du Franprix qui a peint ses lèvres de bleu, de blanc et de rouge.

J’ai vu des gens qui attendaient, je ne savais pas si c’était pour entrer dans le théâtre, ralentis qu’ils étaient à cause des contrôles de sécurité, si c’était pour avancer sur le trottoir, beaucoup de touristes, beaucoup trop. Je vois une dame avec une poussette, je me dis qu’elle ne va pas au théâtre avec, je peux me poster derrière :  « Qu’on me laisse passer, je ne suis pas en avance pour prendre ma place derrière le poteau ! » Je ne fais même pas attention aux personnes derrière moi. J’attends que ça avance, pour pénétrer dans la zone de contrôle, me rends compte que la dame à la poussette aussi veut y entrer. J’entends quelqu’un dans mon dos dire : « Monsieur, on vous a vu nous passer devant. » Je ne le prends pas pour moi. « Oui, ce n’est pas très poli de resquiller la file d’attente et de passer devant. » Je me retourne. Devant moi un couple, la très jeune trentaine, apprêtés, rasé de près, en tout cas pour le jeune homme, je n’ai pas vérifié pour elle. J’eus envie de leur foutre des baffes. Cela aurait été une famille, je ne dis pas. Ou des petits vieux. Mais là… Est-ce que parce que j’étais fatigué (fatigué de naissance, je suis, insomniaque professionnel), que j’en ai soupé de Paris et des gens, que j’étais tout seul à voir une comédie musicale alors qu’ils paraissaient être en couple et heureux de l’être ?

Je suis celui qui admire les files d’attente aux arrêts de bus canadiens, pour ne citer qu’eux.

Je ne me suis pas confondu en excuses ni même en hésitations et autre bafouillages. Je leur ai ostensiblement tourné le dos en disant bien fort : « Ohlala ! » et ai attendu de passer le contrôle. Je les ai entendus marmonner et n’ai prêté aucune attention à ce qu’ils disaient.

J’ai longtemps pensé à ce moment, même pendant le spectacle, répétant dans ma tête la scène. Je me suis même étonné de ma réaction.

Je me souviens d’un épisode de « Malcolm » où ce dernier ne parlait pas de tout l’épisode pour éviter de dire du mal des uns et des autres. A la fin de l’épisode, on découvre qu’il crache du sang et qu’il s’est provoqué un ulcère à trop réprimer ses pensées. Je crois que c’est ce qui m’est arrivé cet après-midi. Je crois que je pourrais être Michael Douglas dans « Chute Libre » si je continue sur ma lancée.

 

J’ai vu Wonder.land (avec une musique de Damon Albarn) au Théâtre de Châtelet.

 

Radiohead

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Je n’ai qu’un seul bras. J’ai soixante ans, quelque chose comme ça. Je suis à Stalingrad (pas la station de métro, la ville, en Russie, juste après la guerre, la seconde, même si on devrait dire deuxième, parce que la troisième sera bientôt là, non ?). Je dois me donner la mort. Non. Pas moi. Mon personnage. Celui que j’interprète. Je joue le rôle d’un général qui va se donner la mort. (La Société de Chasse, Die Jagdgesellschaft, Thomas Bernhard…) Je lève lentement mon bras, approche mon index de ma tempe. Elle ne m’a jamais dit si je devais pleurer. Je ne ferme pas les yeux. Avec le temps, quatorze ans, je ne me souviens plus très bien de ce qu’il se passe à côté. Les autres personnages doivent sûrement dire leurs répliques, je dois sûrement attendre le signal pour appuyer sur la gâchette représentée par mon majeur. Comme si j’étais en hypnose. Je ne sais fichtrement rien de ce qu’il se passe à côté, mais dès que le fameux mot sera prononcé, bang ! Je tomberai.

J’ai toujours aimé tomber. Quand j’étais petit, je voulais être cascadeur. Parce que j’aimais une série avec un cascadeur. Puis j’ai fait des études et j’ai pensé à faire un métier sérieux. Aujourd’hui, je ne saurais plus tomber. Faire comme lors d’une répétition où je me suicidais aussi. Tiens… J’étais debout sur une chaise haute, je faisais comme si je me pendais, la chaise tombe, je tombe. J’aurais pu me faire mal, mais je savais comment tomber. J’étais surtout inconscient de ce que je faisais. C’est pas comme le vélo, on perd l’habitude. Hier j’ai repris la course à pied, trois semaines que je n’avais pas couru (courir après une fille ne compte pas), ce matin j’ai mal aux jambes.

Je disais quoi ?

J’avais la petite ritournelle dans la tête. Je chantonne, mais je ne fais jamais l’effort de comprendre les paroles. Je me chantais « No Surprises », je revois Thom Yorke dans le clip, en apnée, combien de temps va-t-il tenir ? Je laisse mes yeux ouverts, le plus longtemps possible. Une poussière vient se loger sur la pupille. Les larmes aux yeux. Non. La larme à l’oeil. Couplé à la mélodie. C’est toujours l’oeil gauche qui est le plus prompt à faire fonctionner ses canaux lacrymaux.

Le mot est dit, je tombe.

 

Demain soir, je vois Radiohead au Zénith de Paris, pour la sixième fois (après le Dôme de Marseille, Rock en Seine, le Palais Omnisports Paris Bercy, le parc Jean Drapeau de Montréal, les Arènes de Nîmes… j’aurais pu écrire une histoire pour chacun de ces concerts…).

Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört

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Damon Albarn m’a parlé, je le jure. J’étais là, au premier rang, j’avais passé toute l’après midi devant la grande scène alors même que les groupes qui y passaient ne m’intéressaient pas des masses et Damon Albarn me regarde et me demande si les lunettes de soleil qu’il a empruntées m’appartiennent. Je réponds que non (j’aurais dire oui et garder les lunettes encore trempées par sa sueur dans un sac plastique, mais je n’ai jamais su mentir. Sauf à… non, je ne vais pas raconter cette histoire maintenant. Une autre fois peut-être.) Si ma soeur me voyait…

Ma soeur a tout vu, tout lu, tout écouté avant moi. Blur, c’est elle. U2, c’est elle. Dépêche Mode, Noir Désir, Louise Attaque, encore elle. Cinq ans nous séparent. Elle aimait bien me taper quand nous étions petits, je lui en ai toujours voulu. Donc quand elle aimait quelque chose, je détestais. C’est drôle, parce qu’aujourd’hui, c’est moi qui joue le rôle de défricheur, de passeur avec elle.

Quand j’étais petit et même adolescent, je n’aimais pas ce qu’elle écoutait, parce qu’elle aimait. Le théâtre chez moi est venu quand j’avais seize ans. Avant j’étais très cinéma, mais je ne pratiquais aucune activité artistique. Elle, elle a toujours su dessiner. Il faudrait que je lui demande si elle dessine toujours. Et elle dansait. Mes parents m’avaient inscrit à la même école de danse (contemporaine) qu’elle, mais je ne sais plus pourquoi, je n’y ai pas fait long feu. Elle enregistrait des spectacles, des ballets quand ça passait sur Arte, des longues soirées Tréma sur Trisha Brown, Merce Cunningham, j’en passe et… Pina Bausch. Même chose que pour Bono et Damon Albarn. Je détestais. Je ne voulais jamais regarder avec elle ses enregistrements. Comme quand on décrète qu’on n’aime pas les endives au jambon sans en avoir goûté… Depuis, j’ai goûté et j’aime toujours pas. Qu’est-ce que j’étais con à cette époque-là… Je le suis toujours un petit peu, c’est vrai, mais pas pour les mêmes raisons.

L’été dernier, je me suis attelé à récupérer toutes nos vhs et les numériser. J’ai numérisé toutes les émissions de danse et les ai envoyées à ma soeur qui vit maintenant au Canada. Je lui ai parlé de Marie Chouinard et de Dave St Pierre, mais elle ne connait pas. Elle ira peut-être découvrir Chouinard cet été quand elle sera en vacances chez nos parents près d’Avignon, pile au moment où je serai…

Wim Wenders est un de mes réalisateurs préférés, je rectifie, c’est le réalisateur de deux de mes films préférés… Les Ailes du Désir et Alice dans les Villes. En 2000, je suis resté trois jours à Berlin où j’ai… Non, ça non plus je ne vais pas le raconter, pas maintenant. Mais là-bas, j’ai couru comme dans « Lola court » à la recherche des endroits du film de Wenders. J’ai pris le métro en pensant qu’un ange posait sa tête sur mon épaule pour écouter mes pensées. Et Wenders a filmé le fameux documentaire sur Pina Bausch. J’ai découvert que la mère d’un de mes élèves avait travaillé sur ce film. Ce gamin est un petit con prétentieux, très intelligent, mais prétentieux, donc j’ai rien demandé à la mère quand je l’ai vue. Je suis tombé amoureux de Wuppertal et tout est revenu, tout ce que ma soeur nous racontait sur Pina, alors qu’elle n’avait vu qu’une seule de ses pièces à Marseille, parce qu’on vivait à Marseille et qu’elle n’avait jamais eu la chance, comme moi, de vivre à Paris où on peut quasiment tout voir et donc voir plus de Pina. C’est comme ça que j’ai voulu voir mon premier Pina. Elle était déjà disparue. Il était quasi impossible d’avoir une place au Théâtre de la Ville normalement, donc j’ai pris un abonnement. J’ai vu du théâtre, découvert DV8 mais toujours pas de Pina, car il faut se lever tôt pour avoir des places et ne pas perdre de temps pour envoyer la demande d’abonnement. Or, procrastinateur que je suis… Mais j’ai avalé les captations de ses spectacles, les documentaires, les témoignages de ses danseurs, jusqu’à voir enfin Nelken et sa « Nelken Line » que je rêve toujours d’exporter dans mon école (voir les élèves et les professeurs exécuter les gestes dans les escaliers ou dans notre rue…)

Je ne pourrai pas dire que ça me procure, je n’ai jamais été bon pour parler de moi… Cet été, quand j’ai pensé à ce que j’allais faire, où j’allais partir, quel défi j’allais me lancer, j’ai pensé à la Scandinavie. Stockholm. Puis une amie m’a proposé de la rejoindre à Berlin. Pourquoi pas m’arrêter à Copenhague entre temps. Enfin ma soeur m’a dit qu’elle ferait un truc pour fêter les 70 ans de notre mère le 18 juillet. J’ai pensé, je ne vais pas repasser par Paris, je vais descendre direct à Marseille. Or il n’y a pas de vol direct Berlin Marseille. Je consulte les vols directs à destination de Marseille. Je lis, Düsseldorf. J’ai fait allemand première langue, je savais où se trouvait Düsseldorf. A une encablure de Wuppertal. J’ai toujours rêvé prendre ce métro inversé qu’on voit dans le doc de Wenders, un peu comme celui de Fahrenheit 451 de mon réalisateur préféré, François Truffaut et me filmer dans différents endroits, comme si je faisais partie du doc.

Et ma soeur verra à quoi ça ressemble, la ville de Pina.

 

Demain je verrai « Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört » par le Tanztheater Pina Bausch au théâtre du Châtelet.

(semaine cinq)

BOVARY
BOVARY texte et mise en scene Tiago Rodrigues d’apres le roman Madame Bovary de Gustave Flaubert et le Proces Flaubert traduction francaise Thomas Resendes lumieres Nuno Meira scenographie et costumes Angela Rocha avec Jacques Bonnaffe, David Geselson, Gregoire Monsaingeon, Alma Palacios et Ruth Vega-Fernandez

(photo Pierre Grosbois)

 

Bovary, 13 mai 2016, Théâtre de la Bastille

C’est bizarre quand même, de revenir comme ça, juste comme ça.

A mon arrivée, je refuse le numéro du mois de mai de La Terrasse que j’ai déjà lu, le gars me le tend comme s’il voulait me l’imposer. Une fois on m’a dit : « Mais c’est gratuit ! ». « Ce n’est pas parce que c’est gratuit, répondis-je, qu’on doit se sentir obligé de le prendre, mon coco. »

Je dis bonjour à quelqu’un mais il semble ne pas me reconnaître, je n’insiste pas. Peut-être est-il atteint de proso… propo… de cette maladie (la prosopagnosie) qui t’empêche de te souvenir des visages. J’imagine le gars ou la fille qui est atteint d’un syndrome inverse, celui qui se souvient des visages, de tous les visages. C’est dans un film avec Julie Delpy et Ethan Hawke qu’ils en parlaient. Tu croises quelqu’un et tu te souviens que tu l’as déjà croisé dans le métro, Porte de Montreuil, un 18 février 2007.

Dans la salle, je n’ai pas de place préférée, encore moins attitrée, mais là je me mets au milieu, ni trop devant, ni trop derrière, noyé dans la foule. Je me demande toujours qui va s’assoir à côté de moi. Comme dans le train ou l’avion. La rencontre fortuite, la femme de ma vie, on commencerait à discuter, sur un malentendu, à propos du livre posé nonchalamment sur mes genoux. C’est une vieille dame à ma gauche qui m’adresse la parole : « Ah c’est comme hier, c’est à la mode. » Je ne parle pas aux gens que je ne connais pas. C’est ma mère qui m’a appris ça. Mais j’ai trente-sept ans, donc il m’arrive de ne pas faire ce que ma mère me dit de faire. Je la soupçonne parfois de faire de la psychologie inversée : elle me dit par exemple qu’elle aime ma nouvelle coupe de coiffure. Du coup, je ne sais plus, je suis perdu. « Ah bon, vous avez vu ça où ? » lui répondis-je.

–  Des feuilles au sol ? A la Colline.

– Le « Je suis Fassbinder » avec Nordey ? (que je n’ai pas vu, mais j’apprends par coeur les programmes des théâtres subventionnés. J’ai appris à lire avec Télé 7 Jours, ça laisse des marques.

– Oui, mais c’était des photos.

-Ah…

Une spectatrice retardataire s’assoit à ma droite. Elle prend toute la place, nos genoux se touchent et elle soupirera et elle baillera tout au long de la pièce. Mais elle a applaudi, à chaque salut. Ce qui me gêne, c’est pas qu’elle baille, mais qu’elle ne mette pas sa main devant sa bouche quand elle baille.

Les comédiens… les acteurs ? C’est quoi déjà la différence ? Ils sont sur scène. Ils me fascinent. Ils pensent à quoi quand ils lancent les feuilles ? Ils se disent quoi ? Ils nous regardent mais nous regardent-ils vraiment ? Les gens continuent à bavarder. Devant moi un spectateur joue à Candy Crush, l’autre éteindra son portable quand Jacques prendra la parole.

Je n’ai pas lu « Madame Bovary », je plaide coupable. C’est mal ? Je n’ai jamais fini « Le Rouge et le Noir », j’ai dans ma bibliothèque le premier volume d’ « A La Recherche du Temps Perdu » (« Longtemps je me suis couché de bonne heure… ») mais ce livre m’effraie. En revanche, j’ai lu deux fois « Bel Ami ». Ok, j’ai redoublé ma seconde, mais j’ai préféré la deuxième lecture à la première. J’étais enfin prêt.

J’ai jamais été bon pour dire ce que je pensais d’une oeuvre. Y a des gens qui, à peine sorti de la pièce te font une analyse argumentée de ce qu’ils viennent de voir, moi je dois attendre que ça décante. « Demain, on en parlera demain », ai-je dit à Tiago après la représentation. J’ai jamais été bon pour dire ce que je pensais tout court. « Qu’est-ce que tu en penses ? » J’aimais pas ça quand ma professeur de lettres me posait cette question. Qu’est-ce que j’en pense ? Qu’est-ce que j’en pense ? Comme si quelque chose bloquait dedans ma tête, un maelström permanent qui empêche les mots de s’organiser, de sortir. Jacques a dû s’arracher les cheveux quand on a discuté (« discuté ») avec des guillemets sur les émotions. Heureusement qu’il a le cheveu déjà court. Cette pièce, c’est… J’appréhendais, pour de mauvaises raisons. Je me demandais comment je verrais cette pièce après tout ce temps à occuper le théâtre et à côtoyer ces acteurs… ces comédiens ? Je n’ai jamais su la différence. Ces artistes. On s’en fout. Je veux dire, de comment je percevrais la pièce, par rapport à ça en tout cas.

Comme si je voyais la pièce en trois dimensions. Ca ne veut rien dire, je sais. Mon esprit carburait, j’étais plongé dans Bovary, moi qui n’avais qu’un vague souvenir du film de Chabrol avec Huppert, tout en étant dans l’Occupation. Je me délectais de l’histoire, des passerelles entre la fiction et la réalité, cette aisance dans la compréhension. Puis je voyais ces artistes… et me vint à l’esprit des moments de l’Occupation : Jacques ne vient-il pas de reproduire un geste de théâtre qu’on avait fait ensemble ? Ce petit air qu’il fredonne, ça me rappelle quelque chose. Le lâcher prise d’Alma ou « coup de folie », ses dix minutes seule dans la grande salle quand elle touche les murs du théâtre. Le joli brin de voix de David, n’aurait-il pas une reconversion dans la chanson en vue ? Ruth… Je ne connais pas Ruth… Pourquoi dit-on sans aucun problème pour un acteur : « Qu’est-ce qu’il est bon ! », mais pas pour une actrice ? Les Québécois n’ont pas ce problème avec ce qualificatif. Je me suis souvenu des « Scènes de la Vie Conjugale », même si ça n’avait pas grand chose à voir, si ce n’est l’impression qu’elle m’avait laissée. Et Grégoire… Je me souviens avoir dit lors de mes cinq minutes que je ne pouvais pas encore l’apprécier en tant qu’artiste car je ne l’avais pas vu sur scène. Petite provocation improvisée, ce n’était pas écrit… même si j’avais pensé à ce trait d’humour les cinq heures et quarante-cinq minutes qui avaient précédées mon passage sur scène, j’ai jamais su improviser. J’ai donc enfin vu Grégoire sur scène et… (sourire)

Cannes 2016 : Ma Loute & The Nice Guys

On m’appelle Zigomar, Ratatouille, Paddington, Poussin, Poulet, Alex…

(Raph, qui es-tu ?)

J’ai vu « Ma Loute » de Bruno Dumont avec Fabrice Luchini, Valéria Bruni-Tedeschi, Juliette Binoche… au MK2 Quai de Loire.

 

Au lycée, il me dit : « Toi, je sais que dans le futur, tu rencontreras une fille gentille. » Vingt ans plus tard, je suis toujours seul. J’ai bien eu quelques aventures, mais rien de bien concluant. Parce que je cherche toujours midi à quatorze heures. Parce qu’aussi… Je ne veux pas d’une fille gentille. Je les ai toujours fuies. Je ne veux pas croire que c’est mon destin. J’ai rien contre, c’est juste que je suis catalogué comme le gars gentil. Je ne suis pas gentil. Donc je ne serai jamais avec une fille gentille, jusqu’au jour où je baisserai les bras, où je fendrai mon armure, où je verrai une deuxième brosse à dents dans mon porte-brosse à dents, sa main sur son ventre rond… Je resterai là où je serai, on achètera peut-être un appartement à la montagne, qui sait ? Ca serait pas si mal, en fait. Je penserai à quelqu’un d’autre en la baisant. Je ne veux pas d’une fille gentille, je veux dire. Oui, je veux rencontrer une fille gentille, mais pas que. C’est trop demander ?

(Ryan Gosling est aussi drôle. Je le déteste.)

J’ai vu « The Nice Guys » de Shane Black avec Ryan Gosling, Russell Crowe… au MK2 Quai de Seine.

Occasions

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Je garde tout. Les papiers, les tickets, les billets, les notes, les livres. Je regarde autour de moi, je n’ai pas ouvert ce bouquin, je veux dire jamais. Celui-là pourquoi l’ai-je acheté ? Je dois me débarrasser de tout cela. Ca va me faire du bien. Un an que j’ai ces dvd dont je veux me séparer, je n’y arrive pas. Les livres, n’en parlons pas. Je suis parvenu à revendre certains à mes amis, tout va bien. J’accompagne un pote dans un magasin de seconde main, dans le quartier de St Michel. Je saute sur l’occasion, je vais essayer, ça fait quoi de revendre ? Je choisis une demie douzaine de bandes dessinées, mais très vite la file d’attente m’effraie. Je vois ces gens qui revendent sûrement la bibliothèque d’un aïeul, l’agent de service scanne, accepte pour les acheter au prix du marché, l’offre et la demande, tout ça, refuse, le vendeur repose les livres non pris dans un gros sac Tati. Je fuis. Je passe devant un autre revendeur, personne, j’entre. Je montre ma petite pile. L’agent vérifie rapidement si les livres ne présentent aucun vice et me dit : 60 centimes chacun. Je n’ai jamais su dire non. 3 euros dans ma poche pour 5 bandes dessinées. Pour ce revendeur, c’est au poids, n’importe le titre, l’auteur,  la qualité, l’épaisseur, l’offre, la demande. Soixante centimes. Premier volume de Klezmer de Joann Sfar (0,6€), premier volume, version poche, de Scott Pilgrim (0,6€)… Je me suis senti patraque toute la journée, quelle est la valeur d’un livre ? Un livre qu’on a déjà lu ? Ou au pire qui a appartenu à quelqu’un ? Est-ce qu’un Euro est une somme acceptable pour revendre un livre ? J’ai eu mal au coeur. La personne qui rachètera mes biens culturels devra les respecter. Autant les donner, non ? Qu’est-ce que j’ai fait de ces trois euros ? Deux cheeseburgers au McDo. Je suis naïf, je sais…

By Heart / Le Réserviste

Je me suis remis à lire dans le métro. De moins en moins envie de consulter toutes les trente secondes mon smartphone. Aussi parce que je suis radin et que je n’ai qu’une connexion limitée internet et chaque connexion me bouffe suffisamment de kilo-octets pour devoir dépenser des brouzoufs à la fin du mois pour me permettre de continuer à… Ma phrase est beaucoup trop longue, je l’arrête abruptement, ne m’en voulez pas, je vous en prie.

C’est quasi mission impossible de lire dans le métro, le monde, les gens… Je suis assis, on me marche sur les pieds alors que la rame n’est pas bondée, on me bouscule alors que la rame n’est pas bondée. Je montre les crocs. On me donne du « Excusez-moi, Monsieur » ou on ne s’excuse qu’en levant la main. On ne parle pas, on a le casque sur les oreilles, ce n’est pas une excuse. Je veux t’entendre hurler : « OOPS PARDON, LE DéPART IMPROMPTU du métro M’A déséquilibré » alors que tu te fais un rattrapage en règle de tous les albums de Prince dans les oreilles – j’ai reconnu « Alphabet Street » s’échapper de ton casque. Je pense à faire un album photo où je prendrais en photo des rues de A à Z, pour l’Alphabet Street(s).

Dans un couloir de la station de Porte de Vanves,  j’ai vu une personne, apparemment bien sous tous rapports, immobile qui regardait le sol.

Dans une rame de la ligne 9, j’ai vu une personne, apparemment bien sous tous rapports, traverser de part en part la rame, puis revenir et repartir, deux, trois fois. Inquiétant.

Mince, cette fille qui tenait dans sa main un tote-bag « Solange et les vivants » descend à la station Gare de l’Est, je ne l’ai remarquée qu’au dernier moment, j’aurais eu un sujet de conversation tout trouvé, j’ai vu le film… Mais elle est déjà loin maintenant. De toute façon, je ne sais même pas à quoi elle ressemble, mais j’étais déjà amoureux d’elle, rien qu’à cause de son sac. Ca m’a déjà arrivé une fois, à cause des chaussures vertes. Une fille qui en portait. Elle s’appelait Céline, ai-je appris plus tard.

Je tente de soutenir les regards, comme cette fille, un peu plus loin. Je quitte son regard, je tourne la tête, elle me regarde encore. Que ferais-je si elle se dirigeait vers moi pour engager la conversation ? Je me cacherais derrière un de mes livres et essaierais de m’y plonger pour ne pas qu’elle me retourne ? (je relis ce texte à la recherche de coquilles éventuelles, je ne comprends pas la phrase précédente, qu’ai-je voulu dire par « … pour pas qu’elle me retourne » ? Je conserve cette faute (?) ) Comme quand à quinze ans, sur le quai du port d’une station balnéaire varoise, j’ai sauté dans l’eau à l’arrivée de deux jeunes filles qui voulaient discuter avec mon cousin et moi. Comment s’appelle le bassin du métro que j’y plonge et que je batte le record du monde d’apnée en bassin de métro ?

*****

J’aime bien triturer mes livres, les plier. Je ne les martyrise pas, nuance. Je note, je souligne et sur ces deux textes (de théâtre), j’ai beaucoup souligné, corné les pages quand je n’avais pas de stylo. J’aimerais pouvoir apprendre par coeur certains passages et les réciter à leurs auteurs.

J’ai lu ces deux derniers jours dans le métro « By Heart » de Tiago Rodrigues (Editions Les Solitaires Intempestifs) et « Le Réserviste » de Thomas Depryck (Lansman Editions)

(semaine deux)

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Moi sur scène.

« Le ridicule ne tue pas.

Ce qui ne te tue pas te rend plus fort.

Le ridicule te rend plus fort. »

Je cherche une chaise, j’hésite, m’empare d’une, m’assois, regarde les spectateurs, un peu gêné, sors de ma poche un papier plié en huit et lis.

Une chaise, je m’assois. Silence. Je sors un papier plié en huit. Ma main tremble.

Question pour Jacques : Quelle idée ai-je eu de me porter volontaire pour ces cinq minutes tout seul sur scène ?

Il y a trois jours, on nous demanda notre ressenti sur la déambulation dans le théâtre. Je me suis levé parce qu’il fallait bien se lever, j’ai tenté d’enchaîner trois phrases à peu près compréhensibles, j’ai bredouillé, cherché en l’air une idée à laquelle j’aurais pu me rattraper, remué énormément mes mains, n’ai regardé personne ou presque, ni mes pieds d’ailleurs. « Euh… euh… comment dire… (silence) »

« Dans mon autre vie, la fausse, celle que nous vivons dans nos rapports avec les autres, qui est la pratique, l’utile, celle où l’on finit par nous mettre au cercueil », je cite Alvaro de Campos un des nombreux hétéronymes de Fernando Pessoa dans le poème « Dactylographie », je suis professeur des écoles. Instit. Je passe six heures par jour devant un public : mes élèves, qui sont obligés de me supporter toute une année et donc de m’écouter. Je crois que c’est plutôt moi qui les supporte toute l’année. Avant d’embrasser la carrière d’enseignant (je ne comprends pas cette expression « Embrasser une carrière ». Je crois qu’elle m’a refilé la mononucléose, tellement cette carrière me crève.) Je disais quoi ? Avant d’embrasser, avant de m’embarquer dans cette galère, une fille avec qui je faisais du théâtre (oui, je fais du théâtre depuis le lycée et comme j’ai des poils blancs à la barbiche, ça fait belle lurette maintenant, c’est vrai qu’elle était belle, Lurette… Le ridicule ne tue pas… ) Je disais quoi ? Cette fille me demanda pourquoi l’enseignement alors que je ne pensais que théâtre, elle ne voyait pas le rapport. Je vous passe « la sécurité de l’emploi », « les vacances », ma mère… Je lui répondis que la transmission d’un savoir, de connaissances, de valeurs était quelque chose en quoi je croyais et que pour transmettre, il fallait savoir capter l’attention de son auditoire, voilà le lien. Sur mon estrade ou derrière mon bureau, je joue un rôle, celui du professeur qui répète inlassablement « Ne te balance pas sur la chaise, tiens-toi droit, on se tait, qui le sait, qui le sait, qui le sait, oui on souligne en rouge, on est en avril et on souligne toujours en rouge le titre depuis septembre dernier, ça n’a pas changé, non tu n’iras pas aux toilettes, on vient juste de rentrer de récréation. » Si j’arrive à parler devant toute une classe, si dans les différents ateliers de théâtre auxquels j’ai participé, j’arrive à danser (mal, mais danser quand même), à hurler, à me battre avec un homme invisible, à me foutre en caleçon devant le public, alors pourquoi, putain de merde, je ne suis pas arrivé à aligner quatre phrases l’autre jour ? Shakespeare disait : « La vie n’est qu’un théâtre et chacun y joue son rôle ». Mais pourquoi alors, si j’ose le mashup Shakespeare/Pessoa, je n’arrive pas à changer de rôle dans ma fausse vie, puisque celui-ci ne me convient pas, pas dans ces situations-là, ce rôle me sort même par les trous de nez ?

Question pour Jacques : Y a-t-il un psy dans la salle ?

Mais revenons à nos moutons, nous ne sommes pas là pour ça. Et je ne sais toujours pas ce que je vais bien pouvoir dire durant ces cinq minutes sur la scène du théâtre de la Bastille devant des personnes que je ne connais pratiquement pas, devant des responsables de théâtre que je serai sûrement amené à recroiser si je reprends un abonnement l’an prochain, devant des artistes que j’apprécie.

Je crois que je suis schizophrène, je joue un rôle quand je vais à la boulangerie, je joue un rôle quand je lis mon bouquin dans le métro, je joue un rôle quand je suis dans la douche et je n’improvise jamais, à part peut-être la chanson que je chante, mais je chante toujours sous la douche, donc je confirme, je n’improvise jamais, je joue un rôle quand je tente de faire rire une fille… Et si je dois monter sur scène cinq minutes, je jouerai le rôle du spectateur qui monte sur scène cinq minutes, voilà. Et sur scène, je serai un autre que moi , ou plutôt un autre moi, qui sera capable de lire un texte sans buter sur chacun des mots et pourquoi pas, même arracher un ou deux sourires ou de la consternation, mais je le rappelle « Le ridicule te rend plus fort. »

Vous pouvez oublier ce que je viens de de dire.Tout ce que vous avez entendu est bien évidemment faux. Merci.